L’histoire du rationnement des billets verts
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Nº 3107 du vendredi 1er novembre 2019

L’histoire du rationnement des billets verts

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    L’histoire du rationnement des billets verts
    La ruée vers le billet vert n’est pas née du néant. Un parcours macroéconomique ponctué de signaux financiers négatifs a donné le déclic. Du coup, les citoyens ont paniqué. Les...
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La ruée vers le billet vert n’est pas née du néant. Un parcours macroéconomique ponctué de signaux financiers négatifs a donné le déclic. Du coup, les citoyens ont paniqué.


Les Libanais ont pris conscience de la faillite des politiques, ils ont perdu confiance dans la monnaie nationale et ensuite dans les banques, hier encore infaillibles aux yeux de tous.
Echaudés par une série de faux espoirs comme l’impossibilité d’établir un budget de réformes, l’inquiétude face aux conclusions des agences de notation et le délai de sursis de certaines, la peur de haircut (un pourcentage qui est déduit de la valeur de marché de titres donnés en collatéral dans le cadre d’un prêt garanti par des titres), les doutes sur un défaut de paiement de l’Etat dont la dette s’accroît, la dissipation des opportunités de sauvetage que représente la conférence CEDRE, les citoyens se sont rués vers les guichets électroniques, les comptoirs des banques et les changeurs pour protéger leur épargne. En convertissant leurs fonds en dollars, ils cherchaient à se prémunir contre une crise dont ils n’arrivaient pas à saisir réellement les contours et les dimensions. Des experts ont avancé les chiffres de 1,8 à 2 milliards de billets verts (banknotes) thésaurisés dans les maisons.  

Conversions et retraits
Sous la pression de la clientèle et des autorités monétaires, les marges de manœuvre du secteur bancaire se sont retrouvées réduites. Pour limiter la casse et maintenir des garde-fous contre un effondrement financier, les banques ont suivi la politique monétaire de resserrement adoptée par la Banque du Liban (BDL). Néanmoins, aucune synchronisation de gestion de la crise du dollar banknote n’avait été convenue entre la BDL et les banques commerciales, a confié une source bancaire fiable à Magazine. Cependant, un accord avait été conclu oralement entre les deux parties consistant à ce que chaque banque commerciale dépose auprès de la BDL un montant en dollar bloqué sur dix ans équivalent au solde de chaque compte client en billet vert, a ajouté la même la même source. Dans la pratique, cette contrainte s’est traduite par l’application à la clientèle d’un programme de rationnement du retrait de dollars que ce soit auprès des guichets de banques ou des distributeurs (ATM), ainsi que des conditions pour la conversion des soldes de comptes courants en livres contre des devises étrangères.
Chacune des banques opérant sur le marché s’est ainsi imposée des règles internes de fonctionnement définissant des quotas de montants de retrait en argent liquide (dollars et euros) qui dépendent du profil de chaque client et de ses besoins professionnels réels. Aussi les détenteurs de comptes courants bancaires en livres n’étaient habilités à convertir leurs soldes en livres contre des dollars que dans les cas où il s’agit de clients de longue date de la banque et qu’ils s’engagent à garder les comptes convertis en dollars bloqués pour un an minimum sinon plus, selon les établissements de crédits. Par ailleurs, les consignes suivies par les banques consistaient à accepter aussi les retraits et les transferts de fonds en dollars par les clients qui détiennent des comptes en dollars et non pas pour ceux dont les comptes étaient en livres. Ces pratiques sont la résultante de la combinaison d’une politique de resserrement monétaire mais aussi de la priorité des grandes banques de la place de demeurer extrêmement liquides en cas de grande crise dans le pays. Evoquant sa propre banque, la source évoque un taux de liquidité de 65%, les guichets devraient demeurer ouverts devant la clientèle quelles que soient les circonstances à venir. C’est dans ce cas où la crédibilité d’une banque est mise à l’épreuve, a-t-elle martelé.
 
L’alerte de la BDL
La BDL a de tout temps suivi une politique monétaire prudente. Tant que les billets verts circulaient entre les agents économiques sur le marché domestique, la banque centrale n’avait pas d’inquiétude. Mais dès qu’elle a senti que le pays se vidait de devises étrangères, elle a réagi. Deux facteurs l’ont contraint à adopter «le dollar social» qu’elle subventionne désormais pour l’importation d’achat de produits stratégiques pour la survie de la société. Un rôle qu’elle s’est imposée dans le souci de maintenir les finances du pays à flot. Le premier élément est la sortie en continu depuis au moins trois mois de capitaux libanais vers des banques à l’étranger, creusant davantage la balance des paiements et faisant du coup pression sur ses réserves en devises. Le second élément est une demande forte et inhabituelle sur le billet vert dans le but d’importer du pétrole. Cette demande, qui dépassait les besoins de consommation interne, provenait de deux grands importateurs d’or noir, l’un installé dans la Békaa et l’autre à Tripoli, tous les deux proches des frontières du Liban avec la Syrie. Les chiffres sont parlants. Au cours des sept premiers mois de 2018, le Liban a importé 4 800 000 tonnes de dérivés pétroliers alors que pour la période correspondante en 2019, il a importé 8 200 000 tonnes. La facture de l’importation a accusé une hausse d’1,7 milliard $. Il fallait bien savoir où ces dérivés pétroliers débouchaient.

Libanisation de l’économie
La libanisation de l’économie est dans l’intérêt de l’Etat et du citoyen. «Elle est possible à mettre en place à froid et non pas à chaud», confie une autre source bancaire à Magazine, qui ajoute que «la conclusion de transactions commerciales avec une monnaie nationale que l’autorité monétaire maîtrise est plus sécurisante que lorsque les échanges sont effectués avec une monnaie que le pays n’émet pas.» Un expert dans le secteur du paiement en ligne a estimé que la pénurie de billets verts aurait pu être évitée si les Libanais avaient adopté pour leurs achats la livre et qu’ils avaient pris l’habitude d’utiliser leurs cartes de crédit en livre ou en dollar allégeant la pression sur le dollar banknotes. L’équation n’est pas difficile à mettre en place puisqu’il n’y a aucun problème dans le pays en termes de transferts et d’échanges. Le marché libanais est prometteur au niveau de la croissance des paiements en ligne, ce qui diminue le besoin de l’argent cash et renforce la transparence du paysage. Aux dernières nouvelles, le gouverneur de la BDL a promis l’émission prochaine d’une monnaie digitale en livre libanaise. De toute façon, il est connu en économie que le marché est dynamique et que sa tendance se retourne facilement.   

Dollarisation des dépôts
La dollarisation des dépôts a varié entre 25% et 30% avant 1975, elle a atteint 93% en novembre 1987 à la suite d’une période d’hyperinflation et de fluctuation du taux de change. Néanmoins, ce taux est demeuré en dessous de 70% jusqu’en 1993. Les gouvernements successifs formés après la fin de la guerre n’ont jamais réussi à rétablir une confiance en béton dans le système libanais, le taux de dollarisation s’est depuis maintenu à plus de 50%. 

Liliane Mokbel

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Éditorial
La bête blessée reste dangereuse

Les pontes du système doivent trembler dans leurs fauteuils. Excédés par des décennies d’humiliation, qui a culminé avec une crise économique et financière sans précédent, les Libanais ont poussé un tonitruant cri de colère. Ça suffit!Le peuple libanais mérite mieux que cette classe parasitaire qui s’est enrichie d’une manière éhontée en pillant les biens de l’Etat et les ressources du pays. Une caste d’irresponsables et d’incapables qui ont mené le pays à sa ruine; une clique de corrompus qui éprouvent un tel mépris pour le peuple qu’ils étaient persuadés qu’ils pouvaient impunément continuer leurs pires excès sans que personne ne leur demande jamais de comptes; une bande de mafieux, qui ont détourné des dizaines de milliards de dollars empruntés à des taux improbables pour financer leurs palais, les mariages somptueux de leurs enfants, et autres indécences, au lieu de reconstruire une infrastructure détruite par leur interminable guerre, lorsque certains étaient miliciens et d’autres financiers de milices.En redistribuant une infime partie de ce qu’ils pillaient pour entretenir une clientèle plus ou moins importante, ils ont réussi à se régénérer, d’une campagne électorale à l’autre, en pensant pouvoir se reproduire à l’infini, rassurés que les murs du confessionnalisme qu’ils se gardaient bien d’abattre, empêcheront les Libanais de s’entendre, un jour, sur une cause unique. Mais ce système bien verrouillé a fini par rendre l’âme parce qu’il n’y avait plus rien à piller. Cupides, avares et mesquins, ils n’ont pas eu assez de courage ni d’intelligence pour puiser quelques miettes dans les fortunes colossales qu’ils ont amassées pour continuer à entretenir leur clientèle, si bien qu’une bonne partie de leur base, qui a sombré dans une grande pauvreté ou un désespoir extrême, s’est retournée contre eux.La révolte des Libanais est spontanée et authentique. Mais pour réussir à arracher au pouvoir des concessions durables et sérieuses, ils doivent rester focalisés sur la question sociale et économique qui transcende les communautés. Ceux qui essaient de les entraîner sur le terrain politique espèrent dissiper leur énergie et diviser leurs rangs. Chacun souhaite pour lui-même, pour ses enfants et pour ceux qu’il aime une meilleure justice sociale, davantage d’opportunités d’emploi, un avenir plus sûr. Mais lorsque des questions d’ordre politique sont abordées, il y aura autant d’avis qu’il y a de manifestants dans la rue. C’est là un piège dans lequel la classe politique veut précipiter le mouvement de contestation dans l’espoir de le torpiller.   Même blessée, surtout blessée, la classe politique reste très dangereuse. Comme elle a pillé l’Etat, elle n’hésitera pas à précipiter le pays dans les pires abîmes pour conserver ses privilèges. Il faut rester vigilant.


 Paul Khalifeh
   

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